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Les conditions de l?orgie Samedi dernier j’assistais donc à ma première Skins Party : une fête destinée aux adolescents et post-adolescents, copiée sur la série Skins, et dans l’idéal, parfait exutoire saturé de dérapages hors-piste. J’avais visionné sur Youtube le fantasme à base de gens beaux qui s’échangent des pilules dans des baignoires de Mai Tai. Ok. C’était du cinéma mais mes initiatrices (trois étudiantes de vingt ans) attendaient la copie conforme.
A l’arrivée, un carnaval amusant mais clairement pas à la hauteur. Sans blague. La dark room est restée obstinément fermée, ça se frottait aux cris de “plan cul” sur la piste de danse, rien de grave, vraiment, vous pouvez y envoyer votre petit cousin de douze ans. Les frontières de l’intime se sont décalées de quelques mètres depuis ma propre adolescence : ce qu’on faisait dans les chiottes se fait maintenant devant les chiottes (et dedans aussi, bon). Une soirée en pentes douces et peu glissantes, où tu montres le soutien-gorge mais pas plus. Comme à la plage.
Mes initiatrices, le lendemain, étaient toutes déçues. La réalité n’était pas montée façon clip et les figurants du quotidien sont toujours moins beaux que sur pixels.
Leur rêve était gentiment naïf, mais pour autant, je comprends l’aspiration à la perte de contrôle. Bien sûr qu’on se fantasme orgiaques ! Bien sûr qu’on se vautrerait dans l’orgie ! Et par orgie j’entends débordement et excès. Elle peut être un trop-plein de danse, de bouffe, d’alcool, de sexe, de scrabble, peu importe. Les capotes ne suffisent pas. Les capotes sont la fin d’une chaîne qui commence avec :
1) Des meneurs
Erreur classique : attendre que “ça” parte en vrille. Dommage, “ça” est constitué d’êtres humains sur lesquels il serait absurde de compter une seule seconde. Si on veut que “ça”déborde, il faut commencer par soi-même. Si je vais à une soirée pour m’amuser, j’amène plus qu’une boisson : je ramène mon propre amusement. Si je vais danser, peu importe que les autres soient collés à leur chaise : je danse. A ma Skins Party et peut-être parce qu’à vingt ans c’est difficile d’affronter le jugement des autres, tout le monde attendait que quelqu’un lance les festivités. Tsssk. J’ai écrit “meneurs” mais je ne me considère pas comme telle : mettez “outsiders”, ça marche aussi. Des gens qui s’en foutent ou qui aiment le pouvoir – différentes causes, mêmes conséquences.
2) Des acteurs
Ceux qui ne participent pas dégagent. C’est tout. Ce qui signifie, pas de journalistes. Je n’en reviens pas qu’on nous ait laissées entrer avec deux caméras. Je suis consternée que ces deux caméras aient servi de moteur à la soirée, ce qui signifie que les fêtards se projetaient déjà dans l’après, le souvenir, l’image. On ne peut pas être éternellement dans la démonstration de soi-même, à se regarder faire, à regarder les autres nous regarder faire. Parce qu’à ce moment on est coupé en deux. Les gens ne boivent pas d’alcool parce qu’ils sont des moutons, mais pour se recoller à eux-mêmes et à l’instant présent. Pour ceux qui n’aiment pas l’alcool, ça marche avec la danse. Comment déborder si on est contenu dans soi-même ? Désolée aux straight-edges mais même pour une control-freak comme moi, l’auto-évaluation permanente signifie qu’une orgie est mal barrée.
3) Pas de conséquences
Donc pas de photos. On ne peut pas regretter la fin des jardins secrets tout en mitraillant avec son téléphone portable et en updatant son facebook. On a un droit aux éclipses, aux moments oubliés et d’autant plus précieux qu’ils vont rester troubles, tellement vécus qu’ils ont glissé sur notre conscience sans laisser de trace. Quand la société ou un sens de l’humour mal placé vous privent de ce droit à ne pas être jugé, fût-ce par vous-même le lendemain devant votre ordinateur, vous entrez dans la surveillance de tous par tous. A ce compte-là, je préférerais avoir des policiers dans la salle. Vraiment.
4) De l’anonymat
Idéalement, personne ne se connaît, personne ne garde contact. L’orgie ne s’embarrasse pas des liens habituels, au contraire, elle tend des fils improbables et éphémères. Ce qui repose d’une société qui nous demande de choisir nos relations dans notre cercle social et de les garder longtemps, comme si la validation était nécessairement chronologique. Pourquoi garder le contact quand on s’est tout dit ? Ou quand on ne veut rien savoir ?
5) De la générosité
Impossible d’avoir 100% de désir pour 100% d’hommes ou 100% de plaquettes de chocolat. Et pourtant il va falloir accepter d’élargir sa sélection habituelle, de peur que le trop-plein ne devienne trop-peu ou trop-comme-toujours. Je ne parle pas de repousser les frontières du dégoût, juste de sourire devant le bof. On ne peut pas se dire que la sexualité n’est pas si grave tout en considérant son corps comme un temple sacré. L’orgie permet d’huiler les jugements et de fluidifier le contact. Alors autant jouer le jeu.
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Echapper au miroir Bon, les amis, vous savez qu’on est tous gays. Vous savez que nos identités sont devenues tellement fragiles (on peut se faire éjecter de son rôle de travailleur, de conjoint, de parent, à tout moment) qu’on a tendance à devenir obsessionnel de l’identité qui semble la plus assurée : celle que donnent les organes génitaux. Homme ou femme.
Donc les filles jouent à la fille, plus par tradition que par conviction. Les mecs jouent au mec parce que la virilité est une noblesse de sang et qu’il faut être sacrément altruiste pour renoncer à ses privilèges : un homme est fort, volontaire, libre, par définition de la virilité (ça ne marche pas comme ça en vrai, hein, mais c’est ce que le label Homme affirme).
Je trouve ça infiniment triste qu’on referme la porte que le féminisme a ouvert, mais pour beaucoup de gens, la rupture est consommée. Leur liberté a été bouffée par leur genre. Ils ont préféré le repli sur une identité tout aussi fragile que les autres, mais qui se valide quand beaucoup de personnes y croient. Et puis c’est facile, tu regardes dans ton slip, tu sais qui tu es. Ton pénis devient une qualité et ton vagin, euh, pas franchement une qualité mais une beauté acquise sans lever le petit doigt, vu que les femmes sont esthétiques par définition (ça ne marche pas comme ça en vrai, hein, mais qu’est-ce qu’on peut se l’entendre répéter).
On a tellement besoin de cette identité qu’on renonce à l’autre. Ah oui, le manque d’ouverture, on se le reprend toujours en pleine tête, c’est mathématique.
Si les femmes hétéro voulaient plaire aux hommes, elles lâcheraient le maquillage, les coiffures compliquées et la mode. Elles porteraient des vêtements révélateurs qui s’enlèvent en trois secondes, elles ne perdraient pas de temps à se recourber les cils, franchement, quel mec remarque l’inclinaison des cils ? Elles préféreraient se pendre plutôt que de porter des leggings, des sarouels ou des robes boule. Elles auraient un seul miroir dans leur appartement, non-grossissant, parce que personne ne te regarde jamais à 2cm du visage, ou alors tu as déjà gagné la partie. Elles seraient moins sophistiquées et certainement moins minces.
Les femmes hétéro ne veulent pas plaire aux hommes. Elles veulent plaire aux autres femmes, qui régulièrement traitent les récalcitrantes de salopes.
Ce n’est pas grave. Après tout, les hommes hétéro ne veulent pas plaire aux femmes. S’ils voulaient, ils feraient un effort d’érotisation, ils arrêteraient de dire qu’il faut les aimer comme ils sont vu qu’ils feraient des concessions, et ces concessions seraient d’accepter de séduire, donc d’être jugé, donc d’être vulnérable. Mais non. Les hommes sont virils donc jamais vulnérables. Les hommes hétéro veulent plaire aux autres hommes, qui régulièrement traitent les récalcitrants de tapettes (et tant pis si les tapettes finissent avec dix fois plus de femmes dans leur lit que les ultravirils, on n’est plus dans le règne de la logique).
C’est dommage, tout de même, ce système de validation par les pairs. Dommage qu’on soit en train de retourner à des identités totalement figées, qui nous empêchent d’aller vers l’autre. On se regardera dans son miroir, bien calé dans sa certitude d’être une Femme ou d’être un Homme, on se félicitera d’être si socialement adéquat. On baisera quand même de temps en temps, mais sans bousculer les codes, sans se mettre en danger, et ensuite on lira des livres avec des noms de planète – on mettra sa propre incapacité à comprendre sur le dos d’une incompréhension structurelle, c’est plus pratique.
Au moins comme ça on sait toujours où est sa place. Putain, que les moutons sont bien gardés. Mais dégager la liberté et la rencontre pour garder son identité, c’est quand même cher, très cher payé.
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